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"Je ne pouvais plus parler de médecine" : cette étudiante raconte sa dépression dans un livre

Début 2025, Léna Pinel, 21 ans, a fait face à une profonde dépression et un burn out. L'étudiante, alors en 3e année de médecine à Limoges, passe des mois au plus bas. Un an plus tard, la jeune femme, qui s'estime "guérie", publie Et s'il en fallait finalement peu pour être heureux ?, un livre dans lequel elle retrace sa descente aux enfers… et sa reconstruction.  

19/12/2025 Par Chloé Subileau
Externat
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Pendant des mois, "mon corps me disait que ça n'allait pas, mais j'étais têtue et je ne l'écoutais pas", confie Léna Pinel, 21 ans. Il y a près d'un an, l'étudiante en 3e année de médecine à Limoges a sombré dans une profonde dépression et un burn out. Celle qui s'imaginait devenir pédiatre est rentrée en urgence chez sa famille en Corrèze et a arrêté les cours. Chaque jour, elle restait des heures prostrée dans son lit. "Je pleurais, je n'arrivais plus à manger, j'ai perdu 10 kilos. Mes parents étaient démunis", témoigne la jeune femme, originaire d'un petit village près de Brive-la-Gaillarde.

Pourtant, lorsqu'elle s'est lancée en médecine trois ans plus tôt, Léna était confiante. "J'avais cette image de brillante élève, je me suis dit : 'Pourquoi ne pas tenter médecine ?' Sachant que ce n'était pas une filière où j'étais sûre d'y arriver, ça m'a attirée car je voulais voir mes limites", se souvient-elle. Au-delà du challenge, la lycéenne voit dans cette filière une manière de pouvoir "prendre soin des autres", ce qu'elle a "toujours aimé" faire. "Puis, mon grand-père paternel était médecin généraliste. Il a eu trois fils, mais aucun n'a fait médecine. Je savais que ça allait le rendre fier, et même toute ma famille."

Pendant sa première année, Léna sacrifie tout pour réussir à intégrer médecine : "Je n'avais plus la télé, je travaillais je ne sais combien d'heures par jour, j'emmenais même mes cours aux toilettes… C'est pour dire jusqu'où ça allait !" Elle abandonne aussi le sport ; un choix qu'elle regrette amèrement aujourd'hui. "Ça a été la pire chose que je puisse faire", lance-t-elle. "On a l'impression que si l'on s'accorde 30 minutes de sport, même une fois par semaine, on perd du temps et on culpabilise beaucoup. Au final, c'est quelque chose qui aurait été nécessaire", pense la jeune femme. "Je ne me connaissais pas assez pour faire les bons choix." 

 

Mais ses sacrifices paient, puisque Léna réussit à décrocher du premier coup une place en 2e année de médecine. Lorsque "j'ai eu mes résultats, étonnamment, je n'étais même pas contente", se remémore-t-elle. "C'était peut-être une première alerte…" 

A la rentrée, en 2023, l'étudiante débute par un stage dans un service de chirurgie orthopédique. "Je commençais [déjà] à faire de petits malaises. Je me rendais compte que, sur le terrain, ça ne me plaisait plus. Ce n'était pas ce que je voulais faire, mais je n'ai pas voulu arrêter", rembobine Léna qui, à ce moment-là, croit que ce désintérêt n'est "qu'une phase". Au fil des mois pourtant la situation s'empire.  

J'ai vu une boîte entière de médicaments, je les ai tous pris dans ma main 

"Je restais chez moi en pyjama, je commençais à m'isoler de tout le monde ; je n'allais même plus en cours. J'avais aussi des problèmes urinaires, c'était assez pénible au quotidien", relate la jeune femme. Elle n'a alors plus "confiance" en son corps : "En début de 3e année, j'ai fait un malaise lors d'un stage en oncologie. Je me suis réveillée avec des ambulanciers, l'oncologue autour de moi… Elle a pris mon pouls, je n'en avais presque pas, et m'a dit que ce n'était pas normal de faire un malaise en étant assise." 

Léna finit par perdre pied début 2025, alors qu'elle est seule chez elle à Limoges. "Je hurlais dans mon lit, un coussin sur la tête […] Je me suis dirigée vers la table, où j'ai vu une boîte entière de médicaments. Je les ai tous pris dans ma main, et j'ai eu un petit moment où je me suis fait peur à moi-même. Je me suis dit : 'Qu'est-ce que tu es en train de faire ?'", confie-t-elle. C'est le déclic : l'étudiante se décide à parler. Dès le lendemain, elle appelle ses deux meilleures amies, sa mère, puis son père. "Mes parents ont eu le même discours : 'Nous ce que l'on veut, c'est que tu sois heureuse.'"  

Léna rentre alors en Corrèze pour se reposer. Les semaines défilent et son état se dégrade sous le regard inquiet de ses parents. "Je me souviens être sur le canapé. J'étais là sans [vraiment] être là, et je pleurais." La jeune femme n'arrive plus à dormir – "mon cerveau était constamment en alerte" – et se voit prescrire du Tercian pour atténuer ses insomnies. "Un soir, j'ai fait une crise et ai convulsé. Ma mère et mon père ont appelé les urgences, et j'ai fini par être hospitalisée cinq jours en psychiatrie." 

Un premier livre 

Pour aller mieux, l'étudiante accepte "de [s]e faire aider", "d'avoir une aide médicamenteuse et psychologique". Puis "début mars", "un mois après [sa] sortie", Léna a "une sorte de révélation" : "Je me suis dit :'Pourquoi ne pas en faire un livre ?'" "L'écriture, ça a été ma thérapie", assure-t-elle. "Pendant huit mois, dès que j'en avais besoin, dès que je me sentais mal, je prenais mon ordinateur et je tapais pour écrire ce livre", relate la néo-écrivaine, qui a publié fin octobre Et s'il en fallait finalement peu pour être heureux ? (voir encadré).  

Dans cet ouvrage, auto-édité, la jeune femme retrace chaque étape de sa dépression, de son burn out… et de sa reconstruction. "Je m'étais promis d'aller jusqu'au bout et de le publier. Je ne dis pas que ça a été facile, mais je suis fière de moi, de l'avoir fait", glisse-t-elle, un sourire dans la voix. Avec ce livre, Léna veut aussi aider les personnes qui feraient face aux mêmes difficultés qu'elle. Car la Corrézienne est loin d'être la seule à avoir vécu une telle descente aux enfers durant ses études. Selon une enquête*, 27% des étudiants en médecine ont fait face à des épisodes dépressifs caractérisés au cours de l'année 2024 ; 66% à une situation de burn out. Ils sont 21% à avoir eu des idées suicidaires.  

Aujourd'hui, Léna va mieux. "J'ai envie de faire plein de choses, j'ai rencontré énormément de monde, j'ai repris une vie sociale, le handball aussi", liste la Corrézienne, qui planche déjà sur le tome 2 de son livre pour parler du "après". 

En parallèle, elle poursuit ses études en médecine. "De base, je voulais tout arrêter […] J'avais une espèce de dégoût, je ne pouvais plus parler de médecine." Mais après avoir discuté avec son père, et alors qu'il ne lui restait plus qu'un semestre à valider, elle a décidé de se rendre aux partiels de 3e année au printemps dernier. "J'y suis allée sans avoir révisé, parce que je ne pouvais même plus ouvrir un cours. [Le problème], ce n'était même pas de passer les épreuves, mais d'y aller, de me confronter aux autres", se souvient-elle.  

La dépression, c'est la plus belle chose me soit arrivée 

Malgré son appréhension, la jeune écrivaine valide presque toutes ses matières. Sauf une, qu'elle doit repasser cette année. "Il me manque un stage, [cette] matière à passer et un oral d'anglais", précise Léna, qui s'est donc réinscrite en 3e année de médecine à Limoges. Au début, "je l'ai un peu vu comme un échec car je n'avais jamais redoublé. Mais finalement, je pense que c'est la bonne décision. C'est ce qu'il me fallait pour pouvoir me reposer […] J'ai le temps de réfléchir sans me précipiter directement dans une [nouvelle] filière."

Car si elle compte obtenir son année – et ainsi décrocher son diplôme de formation générale en sciences médicales -, Léna ne souhaite plus devenir médecin. En septembre prochain, elle espère intégrer une licence de psychologie en deuxième année. Et après ? "Il y a beaucoup de choses qui m'intéressent, tout ce qui est sur la nutrition, sur le sommeil, le sport", explique-t-elle. "On n'a qu'une seule vie, et j'ai peur de me fermer des portes en faisant un choix."

"Avec le recul, je pense que je ne me connaissais pas assez […] J'aurais dû plus m'écouter, avoir plus de courage…", pense Léna, près d'un an après sa prise de conscience. "Ça peut paraître étonnant, mais la dépression, c'est la plus belle chose qui me soit arrivée. Ça m'a permis de voir la réalité de la vie, de me confronter à qui je suis vraiment, de me poser les bonnes questions et d'être la personne que j'ai vraiment envie d'être", analyse l'étudiante, qui s'estime "guérie". "Sans elle, j'aurais certainement continué [en médecine] et j'aurais été malheureuse."

*L'enquête, publiée en novembre 2024, a été réalisée par l'Anemf, l'Isnar-IMG et l'Isni. 

Léna Pinel, Et s'il en fallait finalement peu pour être heureux ? : Renaître en silence, 237 pages, 15,99 euros. Sortie le 30 octobre 2025. Disponible sur Amazon.

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9 points
Endocrinologie et métabolismes
il y a 1 mois
Bonjour Léna, Je perçois très bien votre personnalité et comprend votre histoire. Elle arrive malheureusement à des personnes très investies. D'autres n'auraient pas attendu autant de temps pour "céder". Mais, cela permet de se connaître , et de connaître ses limites ( et vos limites ,de part votre personnalité ,sont hors normes). Il faut apprendre à réagir avant et ce sont ces " expériences" hors normes qui apprennent. Votre remise en question a été très consciente et courageuse. Vous êtes encore très jeune et votre avenir est devant vous. Ce que je constate une fois de plus, est que les études de médecine en France, sont un système inadapté pour les étudiants, et plus particulièrement ( et malheureusement pour notre système de santé qui perd beaucoup)pour les plus investis. C'est une machine maltraitante, où on ne cherche pas à faire s'épanouir des étudiants qui eux, réfléchissent ( parfois un peu trop), mais à les faire rentrer dans des cases, comme les réponses aux QCM. Dans ma patientèle, j'ai vu de nombreux jeunes patients (souvent des femmes), brillants, qui au début ou au cours de leur cursus en médecine, développaient des maladies auto-immunes. Ces jeunes personnes brillantes, prennent "conscience" du décalage entre ce qu'elles idéalisaient du "bon soin" et de la réalité sur le terrain , et ,encore plus actuellement. Entre nombre de personnel soignant insuffisant ( pour de trop nombreuses raisons, qui malheureusement auraient pu être anticipées depuis de très nombreuses années), parfois certains patients ( image d'une partie de la société impulsive et violente) , et maltraitance de la part de nos institutions ( n'ayant jamais eu les mains dans le cambouis, ou alors cela fait très s longtemps), et parfois de nos "pairs", ces jeunes étudiants, souvent très bienveillants, ne se reconnaissent pas et on ne peut certainement pas les blâmer. Au contraire, on perd des personnes qui auraient pu certainement être de VRAIS SOIGNANTS. Et ces jeunes -là ne peuvent que nous faire réfléchir à cet état de notre société médicale, à condition, que l'on ait comme Léna le courage de voir les choses en face! Je vous souhaite plein de bonnes choses, Léna , et surtout votre épanouissement. Je vous embrasse. Laurence
Photo de profil de Sylvester  Bdx
56 points
Chirurgie plastique reconstructrice et esthétique
il y a 2 mois
Intéressant article qui met en lumière une époque où maintenant on raconte son intimité en permanence partout. Est-ce thérapeutique, chacun se fera son idée... la plupart des étudiants en particulier en médecine ont vaincu des moments de doutes proches parfois de la rupture, ne serais que quand on se rapproche des examens... Aujourd'hui, on n'accepte plus de souffrir puisque chaque personne est devenue très importante du moins à ses propres yeux, d'où descente aux enfers facilitée en cas de frustration. La toute puissance narcissique développée massivement par la nouvelle génération est un fait sociétal qui se heurte au réel.... Et puis il faut insister sur le fait qu'on a le droit de se tromper de voie et le droit, voir le devoir de faire autre chose car on n'a qu'une vie....
Photo de profil de ARMAND MORAILLON
513 points
Incontournable
Autre spécialité médicale
il y a 2 mois
Ecrire un texte permet de diminuer le PROZAC et c'est bien. Il faut échouer pour savoir que l'on doit changer de voie, qu'elle soit professionnelle ou personnelle . Et il faut du courage pour s'exposer ici. Autrefois, ce n'était pas mieux ( parano et mégalomanie des chefs de services, mépris, rejet du réfectoire hospitalier réservé aux chefs de service et aux assistants, mais interdit aux faisant fonctions en attendant un poste... ( vécu). Il me semble que les internes sont mieux considérés actuellement, avec une beaucoup plus grande tolérance, même si la mégalomanie règne encore dans le monde médical.
 
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